Assommoir Excipit, chap 13

Gervaise dura ainsi pendant des mois. Elle dégringolait plus bas encore, acceptait les dernières avanies, mourait un peu de faim tous les jours. Dès qu’elle possédait quatre sous, elle buvait et battait les murs. On la chargeait des sales commissions du quartier. Un soir, on avait parié qu’elle ne mangerait pas quelque chose de dégoûtant ; et elle l’avait mangé, pour gagner dix sous. M. Marescot s’était décidé à l’expulser de la chambre du sixième. Mais, comme on venait de trouver le père Bru mort dans son trou, sous l’escalier, le propriétaire avait bien voulu lui laisser cette niche. Maintenant, elle habitait la niche du père Bru. C’était là-dedans, sur de la vieille paille, qu’elle claquait du bec, le ventre vide et les os glacés. La terre ne voulait pas d’elle, apparemment. Elle devenait idiote, elle ne songeait seulement pas à se jeter du sixième sur le pavé de la cour, pour en finir. La mort devait la prendre petit à petit, morceau par morceau, en la traînant ainsi jusqu’au bout dans la sacrée existence qu’elle s’était faite. Même on ne sut jamais au juste de quoi elle était morte. On parla d’un froid et chaud. Mais la vérité était qu’elle s’en allait de misère, des ordures et des fatigues de sa vie gâtée. Elle creva d’avachissement, selon le mot des Lorilleux. Un matin, comme ça sentait mauvais dans le corridor, on se rappela qu’on ne l’avait pas vue depuis deux jours ; et on la découvrit déjà verte, dans sa niche.

Justement, ce fut le père Bazouge qui vint, avec la caisse des pauvres sous le bras, pour l’emballer. Il était encore joliment soûl, ce jour-là, mais bon zig tout de même, et gai comme un pinson. Quand il eut reconnu la pratique à laquelle il avait affaire, il lâcha des réflexions philosophiques, en préparant son petit ménage.

— Tout le monde y passe… On n’a pas besoin de se bousculer, il y a de la place pour tout le monde… Et c’est bête d’être pressé, parce qu’on arrive moins vite… Moi, je ne demande pas mieux que de faire plaisir. Les uns veulent, les autres ne veulent pas. Arrangez un peu ça, pour voir… En v’la une qui ne voulait pas, puis elle a voulu. Alors, on l’a fait attendre… Enfin, ça y est, et, vrai ! elle l’a gagné ! Allons-y gaiement !

Et, lorsqu’il empoigna Gervaise dans ses grosses mains noires, il fut pris d’une tendresse, il souleva doucement cette femme. qui avait eu un si long béguin pour lui. Puis, en l’allongeant au fond de la bière avec un soin paternel, il bégaya, entre deux hoquets :

— Tu sais… écoute bien… c’est moi, Bibi-la-Gaieté, dit le consolateur des dames… Va, t’es heureuse. Fais dodo, ma belle !


Emile Zola - L'assommoir (Excipit)

I - Introduction :

 

Le texte que nous allons étudier est l'excipit de l'Assommoir, ou chapître 13. Ce roman a été écrit par Emile Zola en 1877.

L'Assommoir est le 7ème roman de la célèbre série des Rougon-Macquart, Histoire naturelle et sociale d'une famille sous le second empire, commencée en 1871 et terminée en 1893.

 Dans cet extrait, Gervaise vit ses dernier jour d'éxistance misérable. Coupeau, son mari, vient de mourir d'un délirium tremens. Elle n'a donc plus personne et s'apprête à mourrir seule, dans d'horribles conditions.

Dans ce commentaire nous étudierons d'abord en quoi ce passage est un excipit naturaliste, puis nous verrons quels sont les procédés utilisés par l'auteur pour "animaliser" Gervaise.

 

II -

 

La description de la mort de Gervaise dans cet excipit est très précise et très réaliste. Tout d'abord les verbes sont conjugués à l'imparfait "dégringolait", "acceptait", "mourait", "possédait", "buvait", "battait", "chargeait". Ce qui donne une impression de longue durée, d'habitude et de lente agonie, notamment avec les expression "mourait un peu de faim tous les jours" et "Gervaise dura ainsi pendant des mois". Elle survit ainsi encore un an après la mort de Coupeau.

Ensuite, la mort est personnifiée à la ligne 16 :"la mort devait la prendre petit à petit, morceau par morceau". Cette figure de style permet d'accentuer l'effet de réel en représentant de façon plus concrète un élément abstrait comme la mort.

De plus, l'anciene blanchisseuse meurt dans d'horrible conditions, abandonnée : "elle dégringolait plus bas encore"




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