Assommoir - extrait du chap 10

Extrait du chap 10 :

" C'est que, dans le ménage des Coupeau, le vitriol de l'Assommoir commençait à faire aussi son ravage. La blanchisseuse voyait arriver l'heure où son homme prendrait un fouet comme Bijard, pour mener la danse. Et le malheur qui la menaçait, la rendait naturellement plus sensible encore au malheur de la petite. Oui, Coupeau filait un mauvais coton. L'heure était passée où le cric lui donnait des couleurs. Il ne pouvait plus se taper sur le torse, et crâner, en disant que le sacré chien l'engraissait ; car sa vilaine graisse jaune des premières années avait fondu, et il tournait au sécot, il se plombait, avec des tons verts de macchabée pourrissant dans une mare. L'appétit, lui aussi, était rasé. Peu à peu, il n'avait plus eu de goût pour le pain, il en était même arrivé à cracher sur le fricot. On aurait pu lui servir la ratatouille la mieux accommodée, son estomac se barrait, ses dents molles refusaient de mâcher. Pour se soutenir, il lui fallait sa chopine d'eau-de-vie par jour ; c'était sa ration, son manger et son boire, la seule nourriture qu'il digérât. Le matin, dès qu'il sautait du lit, il restait un gros quart d'heure plié en deux, toussant et claquant des os, se tenant la tête et lâchant de la pituite, quelque chose d’amer comme chicotin qui lui ramonait la gorge. Ça ne manquait jamais, on pouvait apprêter Thomas à l'avance. Il ne retombait d'aplomb sur ses pattes qu'après son premier verre de consolation, un vrai remède dont le feu lui cautérisait les boyaux. Mais, dans la journée, les forces reprenaient. D'abord, il avait senti des chatouilles, des picotements sur la peau, aux pieds et aux mains ; et il rigolait, il racontait qu'on lui faisait des minettes, que sa bourgeoise devait mettre du poil à gratter entre les draps. Puis, ses jambes étaient devenues lourdes, les chatouilles avaient fini par se changer en crampes abominables qui lui pinçaient la viande comme dans un étau. Ça, par exemple, lui semblait moins drôle. Il ne riait plus, s'arrêtait court sur le trottoir, étourdi, les oreilles bourdonnantes, les yeux aveuglés d'étincelles. Tout lui paraissait jaune, les maisons dansaient, il festonnait trois secondes, avec la peur de s'étaler. D'autres fois, l'échine au grand soleil, il avait un frisson, comme une eau glacée qui lui aurait coulé des épaules au derrière. Ce qui Bibliothèque nationale de France Atelier pédagogique : Autour de l'Assommoir d'Émile Zola 7 Gervaise et Coupeau, ouvrier zingueur, mangeaient ensemble une prune à l'Assommoir L'Assommoir. OEuvres complètes illustrées d'Émile Zola, Paris, 1906 l'enquiquinait le plus, c'était un tremblement de ses deux mains ; la main droite surtout devait avoir commis un mauvais coup, tant elle avait des cauchemars. Nom de Dieu ! il n'était donc plus un homme, il tournait à la vieille femme ! Il tendait furieusement ses muscles, il empoignait son verre, pariait de le tenir immobile, comme au bout d'une main de marbre ; mais, le verre, malgré son effort, dansait le chahut, sautait à droite, sautait à gauche, avec un petit tremblement pressé et régulier. Alors, il se le vidait dans le coco, furieux, gueulant qu'il lui en faudrait des douzaines et qu'ensuite il se chargeait de porter un tonneau sans remuer un doigt. Gervaise lui disait au contraire de ne plus boire, s'il voulait cesser de trembler. Et il se fichait d'elle, il buvait des litres à recommencer l'expérience, s’enrageant, accusant les omnibus qui passaient de lui bousculer son liquide."


Lecture analytique :

I) Intro :

Le texte étudié est un extrait du chapître 10 de l'Assommoir, écrit par Emile Zola en 1877. Ce roman fait parti de la célèbre série des Rougon-Macquart, Histoire naturelle et sociale d'une famille sous le second empire, commencée en 1871 et terminée en 1893.

Dans cet extrait Gervaise et Coupeau sont en pleine déchéance physique et morale: ils viennent de perdre leur boutique et sont désormais logés dans un taudis en haut de la grande  maison ouvrière ou la misère règne. Coupeau devient chaque jour de plus en plus alcoolique et entraine le ménage sous sa chute.

Nous assistons ici à l'emprise progressive de l'alcool sur Coupeau. Les ravages provoqués par cette dépendance sont d'abord perçus par Gervaise, puis, le point de vue change et nous observons les évenements à travers les yeux de Coupeau.

Nous étudierons d'abord les valeurs du style indirect dans le texte, puis la description naturaliste des effets de l'alcool.

II) style indirect dans le texte.

Style indirect libre :

  • Souvent employé dans le texte.
  • Permet de donner accès à la conscience des personnages et d'amplifier l'effet de réalité.

On distingue 2 parties dans le texte :

     1. observation de l'etat de Coupeau avec le pt de vue de Gervaise.

On peut alors saisir la peur et l'angoisse de celle-ci en ce qui concerne le devenir de son mari avec des expression comme "voyait arriver l'heure", "le malheur qui la menaçait", ou encore "filait un vilain coton".

     2. Changement de point de vue → pt de vue de Coupeau → découverte de la dépendance alcoolique ressentie par celui-ci, en plusieurs étapes :

- Heureux de boire il considère ça comme un remède à sa fatigue : "Pour se soutenir, il lui fallait sa chopine d'eau de vie par jour ; c'était sa ration, son manger et son boire, la seule nourriture qu'il digérât"

- Premiers signes de manque mais préfère prendre ça à la rigolade : " et il rigolait, il racontait qu'on lui faisait des minettes, que sa bourgeoise devait mettre du poil à gratter sous les draps"

- Les ravages s'accentuent, dépendance totale : les 'chatouilles" deviennent des "crampes abominables" et Coupeau commence à délirer " Tout lui paraissait jaune, les maisons dansaient,..."

Le language de l'ouvrier est typiquement celui d'un alcoolique  : "le sacré chien l'engraissait", "Nom de Dieu ! [...] il tournait à la vieille femme !"

=> discours indirect libre → propos et personnages mieux intégrés dans la narration.

III) description naturaliste des effets de l'alcool.

Zola décrit avec une grande précision l'ensemble des manifestations de la dépendance alcoolique. Cet effet naturaliste s'impose à travers les impressions de Coupeau.

     1. "anesthésie" des sens de l'ouvrier : "peu à peu il n'avait plus eu le gout pour le pain, il en était même arrivé à cracher sur le fricot". Il se laisse allé, ne vit plus que pour l'alcool, se détruit lui-même. Gervaise l'a pourtant déjà prévenu à plusieurs reprises mais "il se fichait d'elle".

     2.  Coupeau sombre dans une euphorie, devient agressif. Champ lexical de la violence : "furieusement", "empoignait", "furieux", "gueulant", accusant". Il devient brutal, agaçé par ses tremblements, conséquence directe de sa dépendance, et rejette la faute sur n'importe qui : "accusant les omnibus qui passaient de lui bousculer son liquide".

Zola utilise egalement un vocabulaire assez cru pour renforcer l'impression de réel, avec des expression comme "vilaine graisse jaune", "tons verts de macchabée pourissant dans une mare", "à cracher sur le fricot", "lachant de la pituite", ou encore le mot "viande" pour définir ses membres.

IV) conclusion

Ainsi, le procédé du discours indirect libre, utilisé tout au long du roman, permet de rendre avec exactitude les pensées et les sentiments des personnages, à mesure qu'ils se forment.

L'apréhension tragique de la réalité, éprouvée par Gervaise, est donc clairement ressentie par le lecteur et il en est de même pour Coupeau lorsqu'il sombre dans l'alcoolisme.

"L'alcoolisme et ses ravages" constitue l'un des thèmes les plus importants du roman. C'est pourquoi Emile Zola en parle avec beaucoup de précision, décrivant chaque symptome. Cela va même jusque dans le language. Il montre dans son roman la réalité, sans rien cacher et c'est ce qui fait de l'Assommoir un roman naturaliste.

 

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